QUEL ALPHABET VOULONS-NOUS CHOISIR ?

Dans le livre des Lamentations, dites de Jérémie, chaque strophe de longues plaintes commence par une lettre de l’Alphabet. Il faudra dérouler six fois l’alphabet de la langue hébraïque pour aller au fond du chagrin et de la réalité écrit la Pasteure Florence Traubmann dans son commentaire de ce livre prophétique[1]. C’est un peu comme si, après la vision du chaos et la stupeur provoquée, il fallait réapprendre à parler. Retrouver le sens des lettres, reconstruire les mots, les phrases, recréer la langue, écrit-elle encore

Lorsque j’ouvre mon journal ou que j’écoute les dernières nouvelles, je n’entends plus que l’Alphabet de la stupeur et des lamentations. Comment en sommes-nous arrivés là ? Qu’est-ce qui nous entraîne dans ce labyrinthe mortel dont les victimes se comptent par dizaine de milliers en Ukraine et en Russie, en Palestine et en Israël, au Soudan, au Yémen et dans d’autres parties d’un monde qui s’enfonce dans tous les dérèglements possibles ?

Alors je pars en quête d’un autre Alphabet. Celui qui pourrait nous permettre de ne pas nous résigner, de trouver le courage de résister et de participer à la reconstruction d’un monde où il faut bon vivre, l’Alphabet de l’espérance. Dans chacun de ces deux alphabets des mots qui me sont spontanément venus à l’esprit. Mais chacune et chacun peut remplir ces deux colonnes à sa façon.  Il faut peut-être ensuite placer ces deux Alphabets côte à côte pour que le choix soit clair.


En considérant ces deux listes de mots antagonistes, j’entends cet appel qui résonne du fond de la Torah : J’en prends aujourd’hui à témoin contre vous le ciel et la terre : j’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta postérité…[2]

Comme le relève Gabriel Ringlet dans son dernier livre[3], il y a aussi au cœur même des lamentations de Jérémie cet éclair de lumière : Les bontés du Seigneur, c’est qu’elles ne sont pas finies ! C’est que ses tendresses ne sont pas épuisées ! Elles sont neuves tous les matins…[4]

Certains accusent les religions de venir susciter et nourrir des conflits meurtriers. Il est vrai que malheureusement des fauteurs de guerre font tout pour justifier leurs actes criminels en se servant de Dieu plutôt que d’assumer leurs responsabilités et de reconnaître leur soif de pouvoir. Les deux Alphabets montrent que c’est bien à nous les humains de savoir les mots que nous voulons privilégier et renforcer. Il y a celui des maux et de la mort ; il y a celui de la promesse et de l’espérance.

Dans mes deux Alphabets il manque les dernières lettres car il est difficile de leur accoler les mots de la fin de ces deux histoires. Mais nous pouvons facilement les imaginer. Les mots qui nous remplissent de stupeur et de lamentations conduisent à une fin tragique. Ceux qui nourrissent nos espérances et nos engagements solidaires ouvrent sur un avenir possible.



[1] Une incroyable prière, les lamentations de Jérémie, Olivétan 2016
[2] Deutéronome 30.19
[3] La blessure et la grâce, Albin Michel, 2023
[4] Lamentations 3, 22-23