Mon cheminement oecuménique

Exposé présenté lors de la commémoration des 60 ans du Concile Vatican II
15 novembre 2025

J’avais presque 20 ans lorsque s’est achevé le Concile de Vatican II en novembre 1965. Je venais de sortir d’un milieu évangélique fondamentaliste pour lequel le catholicisme était le diable, le pape quasiment l’antéchrist et le COE la Babylone moderne de l’Apocalypse ! C’est dire si ma découverte de l’œcuménisme partait de loin.

En 1967 j’entrais à l’Institut d’études sociales. Dans ce cadre j’ai vécu intensément les turbulences du printemps 1968. En parallèle je participais activement à l’animation des Groupes bibliques universitaires de Genève et nous avions été accueillis pour nos rencontres par le Centre Universitaire Catholique, dirigé par le Frère dominicain Bernard Bonvin. J’ai tissé avec lui des liens très fraternels pendant de longues années.

Au terme de mes études, j’ai été engagé comme assistant social au Centre social protestant (septembre 1971) avec le mandat de créer le secteur « Réfugiés » du CSP en lien avec plusieurs œuvres d’entraide dont l’EPER et la Commission pour les réfugiés orthodoxes. Je fréquentais alors le Centre protestant d’études co-dirigé par Eric Fuchs et Marc Faessler. J’y ai rencontré en particulier le Dr Paul Tournier et eu des échanges très féconds avec lui sur la Médecine de la Personne qu’il défendait. La lecture de ses livres ainsi que ceux du psychanalyste et prêtre Marc Oraison, de Françoise Dolto, Marie Balmary et Denis Vasse, sans oublier les écrits de penseurs prolifiques comme Jacques Ellul ou René Girard, ont stimulé ma réflexion et accompagné mon action en les teintant d’œcuménisme.

C’est donc tout logiquement que je me suis inscrit à la première volée de l’Atelier œcuménique de théologie et que j’y ai fait la connaissance des enseignants et des animateurs qui s’étaient joints à l’équipe du CPE, dont Charles Devaud et Jean-Bernard Livio.

Pendant ma formation diaconale au sein des Églises protestantes de Suisse romande (1979-1982), d’autres auteurs m’ont inspiré, dont Bernard Sesbouë, théologien jésuite. Avec le Groupe des Dombes dont il faisait partie, il a éclairé ma manière de concevoir mon ministère de diacre en dialogue avec les ecclésiastiques et les laïques des diverses confessions. Cela a commencé à la paroisse de Bernex-Confignon où avec mon collègue pasteur René-Marc Jeannet nous avons créé des liens très forts avec les paroisses catholiques de la région et leurs prêtres. Plusieurs groupes œcuméniques ont vu le jour et nous animions ensemble des rencontres pour les enfants et les jeunes du Cycle d’orientation. Chaque année nous vivions au moins une célébration commune au centre du village de Bernex.

En 1977 j’épousais Edith, catholique jurassienne, et notre mariage œcuménique a été présidé par le Pasteur Jacques Blandenier, alors pasteur de l’Église évangélique de Cologny, et l’abbé Charles Devaud. C’était un peu le point d’orgue de cette première partie de mon cheminement œcuménique.

Puisqu’il m’a été demandé de vous parler plus particulièrement du travail oecuménique réalisé avec les réfugiés et les prisonniers, j’aimerais vous dévoiler l’objet que je vous ai apporté. Ce Christ en croix, exprimant toute la souffrance du torturé, est l’œuvre d’un artiste brésilien, Guido Rocha. Il avait été lui-même arbitrairement emprisonné et affreusement torturé dans les geôles des dictateurs de son pays. Finalement libéré, il s’est enfui au Chili et est arrivé à Santiago peu de temps avant le coup d’Etat qui a renversé Salvatore Allende le 11 septembre 1973. Avec l’aide du Vicariat pour la Solidarité dirigé par le Cardinal Raùl Silva Henriquez, il a été pris en charge par le Haut-commissariat pour les réfugiés et il arrivera à Genève quelques semaines plus tard. Responsable de l’organisation de l’accueil de ces réfugiés en Suisse romande, c’est alors que j’ai fait sa connaissance. Avec mes collègues, nous avons pu lui obtenir une bourse de l’Entraide protestante suisse pour suivre une écore d’Art. Il s’est mis à réaliser ces Christ torturés comme un témoignage et une thérapie. Je vous ai apporté l’un de ces Christ qu’il nous a laissé en signe de reconnaissance. Un autre se trouve dans la Chapelle de la Communauté des Soeurs de Grandchamp qui l’ont accueilli à plusieurs reprises pendant son refuge en Suisse.Vous le voyez, ce cri et ce regard sont insoutenables! En modelant ces Christ comme des autoportraits, il cherchait à crier l’horreur face aux violences qui défigurent l’humain dont lui et ses camarades d’infortune avaient été victimes. Dans une solidarité mémorielle avec les morts et les disparus de ces années de plomb en Amérique latine.

Pour moi cela a été un choc qui m’a aidé à mieux saisir jusqu’où allait l’amour de Dieu. Nous connaissons beaucoup de représentations picturales du Christ en croix. Mais ces images sont souvent lénifiantes, elles cachent la douleur. Dans les églises réformées, la croix est vide. Cela s’explique par les réticences des protestants face aux images pieuses. Mais aussi par leur volonté de mettre l’accent sur le Christ ressuscité. La croix, comme le tombeau est vide. Tout ceci nous a peut-être fait perdre de vue ce qu’il y a d’affreux et d’intolérable dans la crucifixion. Le théologien Hans-Ruedi Weber a écrit dans un livre consacré à Guido Rocha que pour lui le cri de Jésus sur la croix était devenu malgré tout « une grande promesse : il y avait là un homme qui avait subi les plus grandes souffrances et qui était cependant resté pleinement humain, remplissant sa mission d’amour, étant un homme pour les autres, jusqu’à l’ultime heure de vérité ».

Jamais les premiers chrétiens n’ont utilisé la croix comme symbole. C’était le rappel d’une torture trop scandaleuse, trop insupportable. Une torture qui semble avoir été réservée à ceux que l’on considérait être des opposants politiques. Voilà encore une chose qui nous étonne. Comment se fait-il que Jésus ait été considéré comme un opposant par les pouvoirs de son époque ? Le témoignage d’un autre réfugié chilien, Angel Para, nous aidera peut-être à le comprendre. Musicien emprisonné et torturé dans les prisons de Pinochet, il commença à lire la Bible et il mit en musique le texte de la Passion qui se trouve dans l’Evangile de Jean. Un jour, le commandant du camp écouta ce texte chanté par les prisonniers. Il voulut absolument connaître l’auteur des paroles, en non de la musique, pour le faire arrêter car il estimait que ce texte était subversif. Quelqu’un lui a dit que c’était un dénommé Jean, et que cela avait été écrit il y a longtemps !

Connaissant mon engagement dans le domaine de l’accueil des réfugiés, l’Eglise protestante de Genève et le CSP m’ont demandé dès 1985 de réfléchir à un accompagnement spirituel des personnes en quête d’asile dans notre pays. Pour mettre en place ce projet, j’ai approché les personnes engagées dans la Commission Tiers-Monde de l’Eglise catholique (COTMEC). André Fol, Elisabeth Decrey, Michel et Marie-José Bavarel, Monique Ribordy, Pierre Dufresne puis Dominique Froidevaux ont collaboré avec leurs alter-ego protestants de la COTMEP pour donner naissance à l’AGORA. Une forte volonté de constituer cette aumônerie comme une entité associative œcuménique nous a permis de convaincre les autorités des églises de l’époque d’aller dans ce sens. Sœur Bernadette Porte sera bientôt nommée par l’Eglise catholique romaine pour rejoindre l’équipe des aumôniers que je formais avec le pasteur Jacky Corthay. Mais les aumôniers de l’AGORA, hier comme aujourd’hui, ne pourraient rien faire sans les bénévoles issus de divers milieux ecclésiastiques ou non qui depuis sa création assure une présence dans les divers lieux oû a pu se vivre cet accueil des personnes en quête d’asile. Nous avons aussi travaillé main dans la main avec d’autres partenaires œcuméniques des autres catons romands, en particulier le pasteur Daniel Corbaz et l’abbé Claude Ducarroz, alors médiateurs Eglises-réfugiés pour le canton de Vaud.

Vatican II a permis à l’Eglise catholique romaine de se joindre activement à l’ensemencement d’un œcuménisme qui avait déjà une histoire dans le monde réformé. J’ai cependant l’impressions que la germination de ce qui avait été semé s’est souvent réalisé dans les marges des institutions ecclésiales. Partois avec leur appui, d’autres fois avec certaines craintes ou résistances. Pourtant je reste convaincu que c’est la dynamique œcuménique, lorsqu’elle ne cherche pas à uniformiser, récupérer ou convertir l’autre différent, accepte plutôt et reconnaît la richesse et la complémentarité des différences, qui rend aujourd’hui le témoignage des églises encore crédibles. C’est en agissant ensemble dans des lieux de précarité, d’exclusion et de discrimination que nous rendons vraiment compte de l’espérance qui nous fait vivre.

Lorsqu’en 2012 les aumôniers de la prison se trouvaient à une croisée de chemin un peu difficile, le groupe de travail que j’ai présidé a recommandé aux églises de renforcer la collaboration œcuménique et proposé la constitution d’un Conseil avec des membres délégués par les différentes églises et communautés qui pouvaient s’impliquer dans cette mission. Même si je regrette pour ma part que la formule qui avait été choisie pour l’AGORA n’a pas été retenue et que l’autorité de ce Conseil n’est peut-être pas suffisamment reconnue, je pense que cela donne déjà une base plus solide pour accompagner le travail des aumôniers et les aide à garder cette vision d’une collaboration œcuménique dans l’accomplissement de leur mission.

***

Il y a eu le temps de l’ensemencement, celui des germinations, il ne faudrait pas que tout se termine dans un herbier exposé dans une vitrine du musée de l’œcuménisme ! Il convient aux générations actuelles de reprendre le travail du semeur et de trouver les moyens de donner une nouvelle vigueur a ce qui a déjà été planté. Je suis impatient de voir se réaliser une pleine et entière hospitalité eucharistique réciproque. Si vous êtes réfugiés, prisonniers, sourd, malentendant, en situation de handicap, c’est déjà une réalité que vous pouvez vivre tout au long de l’année. Soixante ans après la clôture du Concile de Vatican II, près de quarante-cinq ans après la publication du document de Lima « Baptême, Eucharistie et Ministère, Il est temps que les ministères des uns et des autres, au-delà de nos perceptions différentes de la succession apostolique soient vraiment reconnus par les uns et par les autres. Il est temps que cesse cette discrimination pour que toutes et tous puissent communier ensemble à la table que préside le Christ, lui qui nous invite inconditionnellement, sans faire grand cas de nos diverses manières de concevoir sa présence réelle !

Genève a joué un rôle important dans le développement de l’œcuménisme dans notre Cité et dans le monde. Je souhaite vraiment que nous ayons aussi un tel rôle pour le développement du dialogue interreligieux. La Plateforme interreligieuse a été créée il y a plus de 30 ans, mais elle est encore très fragile. Vatican II a aussi posé des jalons pour ce dialogue entre les religions. Les rencontres d’Assise et d’autres événements ont montré ces dernières années que ce dialogue est possible. Il est d’autant plus indispensable lorsque nous traversons des crises comme celle que nous vivons actuellement. Il nous faut tenir, ne pas nous laisser décourager, et continuer d’avancer avec audace comme artisanes et artisans de paix, résolus à résister au nom de l’Évangile aux injustices, aux forces de haine et de violences. Ne jamais renoncer à être, non pas des « grands témoins », mais les petites mains du Dieu Très-Bas et très Aimant.

Maurice Gardiol, 15 novembre 2025

Des liens avec mes engagements oecuméniques et interreligieux hier et aujourd’hui
www.editionsouverture.ch
www.interreligieux.ch
www.agora-asile.ch
www.aop-ge.ch